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CINEMA ET LITTERATURE HIROSHIMA ET NAGASAKI 1945-2025 et après...

sam. 13 déc.

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LE COLISÉE CARCASSONNE

Samedi 13 décembre et Dimanche 14 décembre 2025 Dans le cadre des 80 ans d'Hiroshima et Nagasaki, les Amis du Cinoch' et le Centre Joë Bousquet et son Temps vous invitent à 3 projections dédiées aux Hibakusha (les survivants), aux irradiés et à ceux qui combattent le nucléaire.

CINEMA ET LITTERATURE     HIROSHIMA ET NAGASAKI                         1945-2025 et après...
CINEMA ET LITTERATURE     HIROSHIMA ET NAGASAKI                         1945-2025 et après...

Heure et lieu

13 déc. 2025, 18:00 – 14 déc. 2025, 18:00

LE COLISÉE CARCASSONNE

À propos de l'événement

Au Colisée :

Samedi 13 décembre à 18h Hiroshima de Hideo Sekigawa - Drame - 1h44 (1953) avec Takashi Kanda, Masao Mishima

Dimanche 14 décembre à 11h Quand souffle le vent de Jimmy T. Murakami - Animation - 1h25 (1986)


Au Centre International de Séjour Lamourelle avenue Pierre Sémard (entrée libre) :

Dimanche 14 décembre

  • à 15h "ça ne s'arrête pas à Hiroshima et Nagasaki" Entretiens-échanges avec animateurs du Centre Joë Bousquet

  • à 16h Vivre dans la peur de Akira Kurosawa - Drame - 1h43 (1955) avec Toshirô Mifume, Eijirô Tôno


HIROSHIMA

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Synopsis : Hiroshima

Hiroshima, début des années 1950. Professeur au lycée, Kitagawa constate que nombre de ses élèves souffrent des séquelles de la bombe atomique. Il entame alors une discussion avec eux. Face à l’ignorance et à l’indifférence des Japonais, et afin que les victimes ne soient pas contraintes de vivre dans l’ombre de la société, ils estiment nécessaire que leurs compatriotes se rappellent ce jour si fatidique du 6 août 1945…


QUAND SOUFFLE LE VENT

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Synopsis : Quand souffle le vent

En Grande-Bretagne, Jim et Hilda, un couple de retraités, vivent dans un cottage isolé en pleine campagne. Ils apprennent qu’une nouvelle guerre se prépare : une guerre nucléaire.


VIVRE DANS LA PEUR

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Synopsis : Vivre dans la peur

Tokyo, 1955. Le chef de famille Kiichi Nakajima dirige une usine avec ses nombreux enfants. Malgré la prospérité de son entreprise, le vieil homme souhaite la vendre. En effet, Nakajima est envahi par la peur d’une nouvelle bombe atomique lâchée sur le Japon et est prêt à toutes les concessions financières pour s’exiler au Brésil avec sa famille. Mais ses enfants ne voient pas cette lubie d’un bon oeil et souhaitent placer leur père sous tutelle…


Pendant la rencontre, une table de littérature proposera à la vente des ouvrages sur le thème du nucléaire dont le livre "HIBAKUSHA", dessins des survivants d'Hiroshima et Nagasaki, édition établie par Bernard Esmein et René Piniès.

Hibakusha (被爆者, personne affectée par la bombe ou, plus récemment 被曝者, personne affectée par l'exposition).


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Critiques des films :

1 - Hiroshima :

Cf cinedweller.com/movie/hiroshima 

D’une rare puissance, Hiroshima décrit avec un luxe de détails le calvaire des survivants du bombardement du 6 août 1945. Le film est un véritable choc, à la fois esthétique et humain, qui ne peut laisser indemne. 

Télérama :

“Hiroshima” : en 1953, une fiction montrait aux Japonais l’ampleur de la catastrophe

Hideo Sekigawa fut le premier à tourner un film sur la catastrophe qui a dévasté la ville, le 6 août 1945, victime d’un bombardement atomique par les États-Unis. Le film, qui inspira Alain Resnais, est enfin édité en DVD.

Avant même le premier plan, en lisant le générique d’ouverture, saisit le sentiment d’être face à une œuvre particulière : « Un film produit par le syndicat des enseignants japonais, avec la participation de la mairie de Hiroshima et de l’association des victimes de la bombe atomique. » C’est au plus près de la vie de ses compatriotes que le cinéaste Hideo Sekigawa tourna ce film qui, en 1953, avait l’ambition de les aider à prendre toute la mesure de ce qui s’était passé le 6 août 1945.

Quelques années après ce jour fatidique où l’arme nucléaire fut utilisée par les États-Unis, des images étaient nécessaires. Car l’occupation américaine, qui dura de septembre 1945 à septembre 1952, avait empêché la diffusion de documents sur la dévastation nucléaire, comme sa représentation. Au point que, parmi les Japonais, ceux que la catastrophe n’avait en rien touchés pouvaient douter de son ampleur, de ses conséquences. Le professeur que l’on découvre au début du film fait partie de ces incrédules : il faut qu’une de ses élèves se mette à saigner du nez et perde connaissance devant lui pour qu’il comprenne la réalité de ce qu’il appelle « la maladie atomique », la leucémie dont elle souffre.

Le projet de Hideo Sekigawa est clair : ouvrir les yeux à tous. Son film va prouver qu’un cinéaste est capable de le faire mieux que quiconque. À travers des plans qui montrent le ciel menaçant, on revient au jour de l’apocalypse. Destruction, désolation : même si tout passe par une reconstitution soigneusement réfléchie, le choc émotionnel est fulgurant. Et lorsque les situations deviennent trop mélodramatiques, la mise en scène les élève en un mouvement lyrique et funèbre, plus impressionnant encore. Hiroshima veut témoigner définitivement d’un crime contre une humanité précipitée dans l’enfer.

Le film marqua Alain Resnais : après avoir réalisé en 1956 le documentaire Nuit et brouillard sur les camps de la mort, il utilisa, trois ans plus tard, dans "Hiroshima mon amour" des images de Hideo Sekigawa et en reprit l’acteur principal, Eiji Okada, qui interprète le professeur. Un prestigieux écho au milieu du silence qui entoura, malheureusement, ce bouleversant Hiroshima, aujourd’hui édité pour la première fois en DVD. Et c’est le courageux syndicat des enseignants japonais que l’on a envie de remercier.

Culturopoing :

Le point de départ est un recueil de témoignages d’enfants ayant vécu la première explosion atomique, le 6 août 1945. Un ouvrage conçu par Arata Osada (1887-1961), intitulé Les Enfants de la Bombe A : Testament des garçons et des filles d’Hiroshima [il n’a pas été traduit en français], et publié en 1951 par la maison d’édition Iwanami Shoten. Durant les années trente et quarante, cette société créée par Shigeo Iwanami a eu des problèmes avec la Justice du fait de ses positions critiques vis-à-vis du bellicisme nippon. Arata Osada a été professeur à l’Université des Lettres et des Sciences d’Hiroshima puis, après que celle-ci a été détruite, il a travaillé à sa reconstruction et y a enseigné jusqu’à sa retraite. Il s’est occupé d’Éducation et de protection des enfants dans le Japon d’après-guerre.

C’est l’Union Japonaise des Enseignants qui s’est emparée du sujet des Enfants de la Bombe A dans le but que celui-ci soit porté à l’écran. Ce syndicat a été formé après la guerre, à l’instigation des Alliés, avec pour mission de démocratiser l’éducation. Il est orienté à gauche et s’est notamment opposé à la Guerre de Corée. L’UJE a d’abord proposé de réaliser une adaptation de l’ouvrage d’Arata Osada au cinéaste Kaneto Shindo – qui se rendra plus tard célèbre avec L’Ile nue (1960). Les Enfants d’Hiroshima sort en 1952 et remporte un certain succès – il est d’ailleurs présenté en compétition au Festival de Cannes, cette année-là. L’UJE n’a cependant pas apprécié sa dimension mélodramatique et l’absence en son sein de message à portée politique. Il demande alors à Hideo Sekigawa d’en réaliser une nouvelle version. Ce sera fait, avec l’aide de la mairie d’Hiroshima.

Hideo Sekigawa (1908-1977) est un cinéaste qui a officié dans la célèbre maison de production Tōhō, mais qui en a été écarté à la fin des années quarante parce que soupçonné d’adhésion aux idées communistes. Parmi ses plus fameuses réalisations, on compte Écoutez les grondements de l’océan, sorti en 1950. L’action se déroule en Birmanie durant la Guerre du Pacifique et s’inspire d’un recueil de lettres d’étudiants japonais qui sont morts dans les combats ; un ouvrage paru en 1949. Michel de Montaigne est cité par Hideo Sekigawa dans son film, à propos des « objets faux » sur lesquels l’âme de l’homme décharge ses passions.

Hiroshima, dont l’action se déroule à la fois dans le présent de sa réalisation et, par un retour en arrière, juste après les deux explosions nucléaires, est virulent dans son propos. Hideo Sekigawa, et ceux qui ont travaillé avec lui, accuse les Américains d’avoir utilisé les Japonais comme cobayes pour leurs expérimentations militaires. Il reproche à l’ABCC de ne pas soigner les victimes de la Bombe A. L’ABCC (Commission des Victimes de la Bombe Atomique) a été créée en 1946, à l’instigation du Président Harry Truman, pour étudier les effets des radiations sur la population nippone. En 1975, elle a été remplacée par un autre organisme qui a intégré du personnel japonais.

Sekigawa attaque également les autorités politiques et militaires japonaises qui, alors que la guerre n’est pas terminée, ont voulu cacher à la population les terribles effets de la bombe afin de  les pousser à continuer à se battre contre l’ennemi.

Il faut savoir qu’Hiroshima est réalisé au moment où les États-Unis desserrent l’étau dans lequel est pris depuis plusieurs années le pays vaincu. Le 8 septembre 1951, à San Francisco, un traité de paix est signé par 48 pays alliés durant la Seconde Guerre mondiale et le Japon. Celui-ci est soumis à des obligations, mais en contrepartie, les Américains mettent fin à son « occupation » – mis à part pour quelques îles, dont Okinawa. Le Japon retrouve sa souveraineté. La censure américaine est levée.

Hiroshima a une dimension didactique. Il veut informer les spectateurs sur les effets de la bombe à court et long terme, il veut donner une voix et un nom aux Hibakuchas – personnes affectées par la bombe -, briser la chape de plomb construite par les vainqueurs et pousser les Japonais à ne plus cacher honteusement la partie de la population qui a été touchée par le drame, à mettre fin à l’indifférence dont font preuve ceux qui n’ont pas été directement irradiés. Des chiffres, des données médicales sont fournis. L’introduction d’images d’archives sert à la fois à donner du poids à cette dimension pédagogico-documentaire du film et plus de crédibilité à la représentation du parcours des protagonistes que la caméra suit.

Pour accompagner et contrebalancer cet aspect ci-dessus évoqué, Hideo Sekigawa met en scène et en images la souffrance infinie vécue dans leur chair et leur âme par les victimes de l’explosion atomique. Une longue partie du film montre des hommes et des femmes, des enfants, des bébés ensanglantés, brûlés, irradiés, errant tels des zombies dans les décombres d’Hiroshima, cherchant leurs proches, se tordant de douleur, la hurlant, s’éteignant.Les séquences concernées sont étonnantes. Le spectateur est à la fois face à des personnes – acteurs, figurants – qui jouent de façon maladroite, trop démonstrative, mais aussi devant un spectacle hautement tragique et théâtral dont le but est de représenter avec une certaine stylisation l’horreur absolue, l’enfer sur terre – tout réalisme étant bien sûr vain. À certains moments, l’écran semble être un écho au travail pictural d’Otto Dix. Sachant que des Japonais qui ont vécu les événements ont participé au tournage, nous avons parfois eu l’impression d’assister à un psychodrame leur permettant d’exorciser la souffrance. Il ne faut pas oublier la musique élégiaque qui est extrêmement présente – parfois trop, peut-être. Une sorte de longue quérimonie mélodique.

Alain Resnais utilisera des images de ce film pour Hiroshima mon amour (1959) et demandera à Eiji Okada – l’acteur qui, chez Hideo Sekigawa, représente un professeur d’anglais du nom de Kitagawa prenant conscience de la gravité des séquelles dont sont victimes certains de ses élèves et concitoyens – d’incarner « Lui » .

Un dernier point important concernant Hiroshima... il est un appel clair et vibrant à la Paix et contre le nationalisme renaissant. Les protagonistes sont coincés entre le passé atroce qu’ils ont vécu et le futur proche dont ils sentent qu’il pourrait à nouveau être cataclysmique. Yukio Endo, un jeune homme qui a un rôle important dans le récit, refuse de travailler après la guerre dans une usine fabriquant des obus. Rappelons que, en 1952, les Américains se battent en Corée,  et que l’industrie japonaise aide cet allié qui a des bases militaires sur le territoire nippon. En 1950 et 1951, Harry Truman et le général Douglas MacArthur ont menacé les forces de Kim Il-sung et leurs alliés d’utiliser la bombe atomique ou ont souhaité le faire.

Dans les derniers instants du film, une surimpression permet de voir des victimes de la bombe lancée sur Hiroshima – certains visages sont alors familiers pour le spectateur – se lever et marcher… Comment ne pas penser ici au chef d’œuvre pacifiste réalisé à partir du roman de Roland Dorgelès par Raymond Bernard, en 1932 : "Les Croix de bois" ?


2 - Quand soufle le vent :

Critikat :

Bien qu’il soit l’énergie phare (et controversée) de l’Occident, le nucléaire n’emballe guère les cinéastes, à la différence du pétrole qui a inspiré nombre de fictions de There Will Be Blood  à Syriana  en passant par le récent reboot de la série Dallas. Sujet a priori tabou du Septième Art, il est parfois métaphorisé (Godzilla) ou évoqué par l’absurde (Dr Folamour), mais rares sont les films qui s’autorisent à mettre en images non seulement l’explosion spectaculaire d’une bombe atomique mais surtout ses conséquences tragiques. Quand souffle le vent, film d’animation précisons-le, est de ceux-là.

James et Hilda, un charmant couple de retraités, coulent des jours paisibles dans leur petit cottage isolé dans la campagne anglaise, entre ménage et cuisine pour elle, lecture et bricolage pour lui. Quand une attaque imminente russe est annoncée, ils se préparent à affronter ce qu’ils croient être une redite d’un bombardement durant la Seconde Guerre mondiale. Mais l’atome est passé par là. Tricotant sa narration en douceur, le dessin animé dépeint d’abord le quotidien ritualisé des protagonistes qui subit une légère inflexion à l’orée de cette nouvelle guerre. Forts de leur expérience du Blitz, ils commencent à construire un abri, faire des provisions… Mais leur grille de compréhension de la menace qui couve se révèle caduque et le flegme tout britannique qui les anime tourne au ridicule. Leur abri (des portes appuyées contre un mur), leurs rations alimentaires (pudding et thé), leurs craintes (les rideaux vont être abîmés) paraissent pour le moins inadaptés à la situation. Ils survivent pourtant à l’explosion mais, soumis à de fortes radiations, ils dépérissent rapidement, toujours incapables d’envisager la réalité de l’événement et leur mort prochaine.

Sorti en 1986, Quand souffle le vent s’inscrit pleinement dans les peurs suscitées par la guerre froide durant les décennies précédentes. Sorte d’uchronie, le film de Jimmy T. Murakami souffre de ce décalage historique (la chute du mur de Berlin ayant rendu obsolète la vision Est/Ouest du monde) mais le parti pris d’une métaphore filée entre la vie sous les bombes nazies et la situation actuelle des personnages permet d’oublier bien vite les références datées. Les "Ruskoffs" deviennent les "Boches" dans des séquences hallucinatoires où James s’imagine de nouveau combattre l’ennemi. Au-delà de cette brillante idée de jeu de miroir entre deux guerres (une menace invisible mais bien plus létale en remplacement d’une guerre « classique »), Quand souffle le vent jette à l’écran la mort programmée, la souffrance et le chaos que porte en son sein le nucléaire. Tuer ses héros à petit feu, les faire rendre leurs tripes avant de se vider de leur sang est d’une crudité surprenante dans un film d’animation. Porté par la musique de Roger Waters (déjà aux manettes de Pink Floyd : The Wall , autre film d’animation anti-militariste), le métrage multiplie les sources visuelles pour offrir des trips qui font penser à des tableaux de Marc Chagall, des images d’archives de la Seconde Guerre ou des visions apocalyptiques et très réalistes d’un monde dévasté.

Pamphlet absolu, Quand souffle le vent attaque le nucléaire et ses dangers en évitant la critique frontale et habituelle. En se concentrant sur le destin personnel de ces petits vieux, largués et attachants qui se débattent entre la doxa officielle (il n’y a rien à craindre) et l’expérience des radiations (une morte lente et douloureuse), le film synthétise universalisme et intimité, graphisme irréprochable et tragédie humaine. Un grand moment de cinéma qui se faisait attendre en France depuis plus de vingt-cinq ans.

Télérama :

Les visages ronds de Jim et Hilda paraissent familiers. C’est que ces époux retraités britanniques des années 1980 rappellent, par leur naïveté, l’irremplaçable bonhomme de neige du dessinateur Raymond Briggs. Adapté d’un ouvrage du même auteur, Quand souffle le vent tient pourtant d’un autre registre.

Hilda et Jim se préparent, dans leur campagne anglaise, à l’éventualité d’un bombardement soviétique — on se souvient que Le Bonhomme de neige ne finissait déjà pas si bien. Le réalisateur des deux films, Jimmy T. Murakami, tout en respectant à la lettre l’esthétique de la bande dessinée de Briggs, y intègre de l’animation image par image. De façon un peu aléatoire, mais saisissante : ici, une couette en prise de vues réelles recouvre les protagonistes, là ils se retrouvent incrustés dans un décor de débris concrets…

Si la forme reste simple, le ton impressionne. Jim et Hilda suivent les instructions d’une brochure de prévention gouvernementale, issue du programme « Protect and Survive ». Dans laquelle, au cœur de la guerre froide, on recommandait aux Britanniques de faire d’une porte un appentis dans leur cuisine pour mieux se protéger des raids aériens. Jim ne cesse de rappeler à son épouse que le gouvernement sait mieux qu’eux ce qu’il faut faire.

Retranscrite au mot près dans une fiction, la brochure paraît risible, cafardeuse. La critique directe de telles recommandations, illusoires en cas de guerre nucléaire, fait écho à celle que développait, vingt ans plus tôt, Peter Watkins dans The War Game (1966), faux documentaire de « prévention » sur la bombe. Elle résonne aussi avec Threads (1984), fiction post apocalyptique dans un Royaume-Uni bombardé, sortie deux ans avant la parution de Quand souffle le vent… Ce Tombeau des lucioles britannique pourrait former un triptyque informel avec ces deux films-là. On y entrevoit bien peu d’espoir, mais un certain déni. Jim et Hilda attendent.

Le Monde :

Mariant dessin animé et décors en stop motion, Quand souffle le vent, qui ressort en salle près de quarante ans après sa naissance en 1986, continue de faire écho à un monde sur le point de chavirer. Ce huis clos tragique mais marqué par un certain sens de la fantaisie et de la comédie, sorti au cœur de la guerre froide et récompensé du Prix du long-métrage au Festival international du film d’animation d’Annecy un an plus tard, s’attache à un couple de retraités britanniques vivant dans une maison rurale isolée qui se prépare à un bombardement atomique imminent.

Le décalage, dans ce film, ne vient pas tant de cette attaque dont les conséquences sont dépeintes de façon très intéressante que de la façon dont Jim et Hilda Bloggs s’organisent et se résignent face à l’événement. Les époux, quand ils n’oscillent pas entre une forme de déni et la remise de leur destin dans les instructions d’un livret de prévention en cas d’attaque, s’emmêlent très souvent les pinceaux avec leur vécu de jeunesse pendant la seconde guerre mondiale, tissant une uchronie intime aussi étrange que poignante.

L’isolement serein d’un vieux couple comprimé dans son train-train quotidien se transforme, avec la bombe, en réclusion mortifère ; mais sans affecter, curieusement, la tonalité badine – en apparence du moins – des dialogues entre le mari et la femme. Le long-métrage de Jimmy T. Murakami, adapté de la bande dessinée de Raymond Briggs  (auteur du "Bonhomme de neige", emblématique outre-Manche), s’offre également une bande musicale signée par David Bowie (1947-2016) et Roger Waters.


3 - Vivre dans la peur :

Télérama :

Depuis octobre dernier, Wild Side a entrepris d'éditer par ordre chronologique les dix-sept films réalisés par Akira Kurosawa lors de son passage au sein du studio Toho, depuis les longs métrages de jeunesse (dont le très beau Un merveilleux dimanche) jusqu'au chef-d'oeuvre radical Dodes'ka-den (parution en février 2017). Avec, pour chaque titre, une restauration en haute définition, des bonus à foison et un texte érudit du critique Charles Tesson. Ce mois-ci, on peut ainsi redécouvrir Vivre (1952), peut-être le film le plus humaniste de Kurosawa. Difficile de ne pas verser une larme face à ce petit fonctionnaire qui, atteint d'un cancer, consacre ses derniers jours à édifier un jardin pour enfants. Difficile non plus de ne pas être impressionné par les audaces narratives du film, et par le dynamisme permanent de la mise en scène.

Plus rare, plus ardu aussi, Vivre dans la peur (1955) esquisse le portrait d'un vieil industriel obsédé jusqu'à la folie par le péril nucléaire. Un de ces visionnaires incompris, voire rejetés par leurs proches et la société, qui irradient le cinéma de Kurosawa. Et un des rôles les plus inquiétants de Toshiro Mifune, plus habité que jamais…

Le Monde (2006) :                                                                                             

Une partie de la cinéphilie française a mis un certain temps avant de considérer Kurosawa comme un des grands cinéastes japonais de l'ère classique. L'influence de l'Occident dont témoignaient ses films, son apparente versatilité, son humour, son goût pour les genres populaires et pour le spectacle ont sans aucun doute perverti la vision que l'on pouvait ici avoir du cinéaste.

L'éditeur Wild Side propose quatre doubles DVD (l'un contenant le film tiré d'un master restauré, l'autre les suppléments afférents, tous de qualité) de l'auteur de Rashomon. Deux titres sont représentatifs de son style dans l'immédiat après-guerre : L'Ange ivre (1948), dans lequel un médecin alcoolique essaie de soigner un jeune homme atteint de tuberculose et qui s'y refuse, ainsi que Chien enragé (1949), où un policier tente de retrouver le pistolet de service que lui a dérobé un pickpocket.

Les deux acteurs fétiches de Kurosawa, Toshiro Mifune et Takashi Shimura, sont les vedettes de ces films. L'Ange ivre et Chien enragé sont représentatifs du style adopté par Kurosawa dans l'après-guerre, un mélange de réalisme qui permet au cinéaste de capturer la pulsation de la vie urbaine japonaise d'alors et qu'il tente de concilier avec une certaine stylisation symbolique.

Réflexion cruelle sur le capitalisme :

Entre le ciel et l'enfer date de 1963. C'est l'adaptation d'une série noire d'Ed McBain. Un industriel est confronté à un terrible dilemme : doit-il payer la rançon exigée par le ravisseur du fils de son chauffeur ? A l'interrogation morale succède la traque d'un criminel particulièrement cruel.

La beauté plastique de ce film est étourdissante. L'écran large, le noir et blanc, permettent une utilisation du cadre particulièrement expressive, entièrement au service d'une réflexion intense et cruelle sur le capitalisme et la description d'un ordre social implacable.

Mais le morceau de choix de cette sélection est l'édition d'un film inédit. Vivre dans la peur a été réalisé en 1955. Toshiro Mifune y incarne un industriel proche de la retraite qui, par peur d'une guerre nucléaire, ne pense qu'à s'exiler au Brésil avec sa famille, effrayée par cette idée fixe qui se mue en folie pure...

Au-delà de la description d'une irrésistible obsession, de la peinture des effets psychologiques du bombardement d'Hiroshima, le film est surtout une dénonciation, en creux, du matérialisme dans lequel sombre, petit à petit, la société japonaise de l'après-guerre et de la prédominance d'une idéologie petite-bourgeoise étriquée qui ne songe plus qu'à ses intérêts immédiats. Le film fait par ailleurs l'objet d'une distribution en salles pour la première fois.

Culturopoing :

Simultanément à celui de Vivre (1952), Wild Side a récemment édité le DVD de Vivre dans la peur que Kurosawa a tourné juste après Les Sept Samouraïs (1954) et peu avant Le Château de l’araignée (1957). Le cinéaste alternait donc alors les films en costumes et les récits contemporains. Vivre dans la peur est une œuvre relativement mineure dans la filmographie de Kurosawa, mais elle a fortement retenu notre attention et nous conseillons à ceux qui ne la connaîtraient pas de la découvrir. Le récit se passe dans une grande ville ; il représente le destin d’un vieil homme, Kiichi Nakajimi, terrorisé par la menace nucléaire et qui veut quitter le Japon, ainsi que les conflits qui, de ce fait, l’opposent aux membres de sa famille, à ses proches, à ceux qui travaillent avec et pour lui – il est directeur d’une usine. En lui se concentrent, de manière pathologique, les peurs de toute la société nippone. Il est aisé de penser au traumatisme de la fin de la guerre, à Hiroshima et Nagasaki. La censure exercée par les Américains sur les productions cinématographiques japonaises a maintenant pris fin et le réalisateur peut évoquer cette réalité de façon plus explicite que dans des films comme L’Ange ivre (1948) ou Chien enragé (1949). Lorsque nous avions écrit, ici, sur Culturopoing, des articles sur ces deux films, nous notions que le syndrome de la bombe atomique se manifestait, probablement et entre autres, à travers la chaleur estivale qui faisait transpirer, suffoquer les personnages, lesquels passaient leur temps à s’essuyer le visage, le cou, les mains, les bras. Il en va de même dans Vivre dans la peur… La canicule sévit…

Mais il ne pas oublier que nous sommes au début des années cinquante, que la Guerre Froide bat son plein, que la menace nucléaire est dans tous les esprits, partout dans le monde. Et, surtout, il faut savoir que le Japon connaît des problèmes relativement ponctuels, concrets et tragiques, liés aux essais grandeur nature auxquels procèdent les États-Unis dans le Pacifique depuis la fin de la guerre… Si l’on ne connaît pas l’événement qui a inspiré Kurosawa pour Vivre dans la peur, on passe à côté de la pertinence foncière du film, de son actualité. Et l’on ne comprend pas que Kurosawa est à la fois le cinéaste de 1945 et aussi celui de l’Apocalypse redoutée… Et qu’en ce sens il est grandement en avance, même si sa position particulière est justifiée, sur des cinéastes comme Antonioni – L’Éclipse (1962) – ou Bergman – Les Communiants (1962).Depuis quelques années les États-Unis font des essais nucléaires dans les îles Marshall dont ils ont la tutelle depuis 1947. Bien que distantes de plus de 4000 kilomètres, les îles Marshall, si on n’oublie pas les proportions spécifiques à cet espace gigantesque qu’est l’Océan Pacifique, sont relativement proches du Japon – mais aussi de l’Australie. Les Japonais les avaient d’ailleurs occupées entre les années dix et la Guerre du Pacifique. Même si certaines populations sont déplacées par les Américains, beaucoup de Marshallais ont été irradiés. Le 1er mars 1954, les USA font exploser leur plus puissante Bombe H dans l’Atoll de Bikini. C’est l’opération « Castle Bravo ». Les Américains n’avaient pas prévu que les conséquences de cet essai seraient aussi amples et violentes qu’elles l’ont été. Un bateau de pêche japonais, le « Dragon Chanceux », est contaminé ainsi, donc, que les 24 membres de l’équipage. Quelques jours après l’incident, l’un d’eux meurt. L’affaire fait grand bruit. Les gouvernements américain et japonais entament des pourparlers, concernant entre autres la question des dédommagements. Les mouvements antinucléaires deviennent plus actifs, notamment au Pays du Soleil Levant. On sait aussi que c’est en partie cet événement qui a inspiré le personnage de Godzilla pour le film éponyme réalisé en 1954 par Ishirô Honda.

Nous souhaitons maintenant raconter la façon dont nous avons perçu ce film. Le protagoniste, Nakajimi, est manifestement un homme vieux. Ce qui est surprenant est que son visage est très maquillé. Il détonne dans le cadre filmico-diégétique : les autres personnages sont tout à fait naturels. Nous avons vite compris que ce personnage est incarné par un acteur jeune et que celui-ci a été grimé pour apparaître plus âgé qu’il ne l’est. Mais le procédé est grossier. Nous apprendrons plus tard – en regardant l’un des bonus accompagnant le film – qu’il n’était pas facile à l’époque, pour le réalisateur et son équipe, de réussir un maquillage ayant cette fonction de vieillissement, mais nous ne pouvons sortir de notre esprit l’idée que le résultat obtenu est vraiment raté. D’autant plus que, selon nous, il empêche l’acteur d’inscrire de façon relativement authentique ce que sont supposés être ses ressentis – la colère, l’angoisse, la peur- à même son visage, de les exprimer de façon crédible. Le personnage a une dimension théâtrale, et il est comme catapulté dans un film de facture neutre, réaliste. Étrange effet.

Dans son film, Kurosawa raconte les projets que nourrit le vieil homme pour se protéger de la menace qu’il sent peser sur lui et sur ses proches, et pour émigrer en Amérique du Sud. Les démarches entreprises par son entourage familial, visant à l’empêcher d’arriver à ses fins et à le faire placer sous tutelle par un juge. Lors des entretiens de la famille ou du protagoniste avec celui-ci, sont présents et prennent la parole des avocats, mais aussi un médiateur. Celui-ci est incarné par le fameux acteur Takashi Shimura dont nous avons déjà beaucoup parlé dans nos textes précédents sur les films de Kurosawa. C’est un dentiste qui a accepté la demande de l’Ordre des médecins de participer à la gestion de la situation conflictuelle qui constitue le nœud du film. Il n’est pas anodin qu’il soit un soignant et quelqu’un qui creuse. En l’occurrence, il est l’un de ceux qui va essayer de comprendre Nakajimi, qui va le défendre, en étudiant en profondeur sa situation, sa situation dans le cadre de celle du pays tout entier. Les discussions contradictoires et les interrogations complexes et parfois insolubles autour de la personne de Nakajimi constituent un élément très important du film. Nakajimi est-il fou ? Est-il le plus lucide de tous ? N’est-ce pas la société voulant le mettre hors d’état d’agir qui est folle ? Le vieil homme est-il un réel danger pour son entourage ? Fait-il avoir peur comme il a peur ? Est-il nécessaire de surmonter son effroi pour survivre malgré tout ? On pense à la seconde partie de Vivre par certains aspects – les dialogues évaluateurs autour du fonctionnaire décédé qui a accompli de son vivant un exploit en surmontant les multiples obstacles de la bureaucratie japonaise ; on pense à Europe ’51 de Roberto Rossellini par d’autres aspects – le procès de l’héroïne Irène Gerard, et les discussions autour de son asocialité, de sa supposée vésanie.

Le film prend un tour différent lorsque Nakajimi est poussé à commettre un acte destructeur et autodestructeur radical, pour tenter d’obliger définitivement sa famille à le suivre dans sa fuite en avant. Cet acte a des conséquences graves auxquelles n’avait pas pensé le vieil homme. Sa terreur l’a submergé et l’a aveuglé. Prenant conscience de la situation qu’il a créée, il se jette à terre, se traîne dans la boue, implore ceux à qui il peut avoir nui de lui pardonner ses errances. À travers les faits, les actions, paroles et gestes des personnages, la nature du décor dans laquelle ils se trouvent, on a l’impression de glisser plus ou moins brusquement dans une autre dimension : la tragédie. Le détail artificiel, théâtral que nous avions relevé au début du film prend finalement grand sens. La fin de Vivre dans la peur est poignante et glaçante – si l’on peut dire, puisque tout semble brûler, au moins dans l’esprit du protagoniste. Nous ne dévoilerons pas la façon dont se termine le récit et le sort qui est celui de Nakajimi – dont il faut dire qu’il est incarné avec maestria par Toshiro Mifune, qui a beaucoup travaillé son rôle pour se transfigurer, notamment au niveau de la gestuelle -, mais nous mentionnerons que, mutatis mutandis, nous avons perçu en lui quelque chose de l’hallucinant Docteur Mabuse des années trente. Même si nous pensons comme Romain Lecler, qui a écrit il y a quelques semaines un article sur Vivre dans la peur dans Critikat, que quelques moments de dialogues sont forcés et relèvent du cliché, notamment ceux sur la relativité de la démence de Nakajimi, nous recevons le film de façon exactement opposée à lui. À notre sens, les scènes finales ne sont pas « poussives », mais au contraire elles font littéralement décoller le film.

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