LE TEMPS DES MOISSONS
ven. 13 févr.
|LE COLISÉE CARCASSONNE
Comédie dramatique - Chine - 2h15 (24/12/2025) De Huo Meng Avec Shang Wang, Chuwen Zhang, Zhang Yanrong Titre original Sheng xi zhi di


Heure et lieu
13 févr. 2026, 18:00 – 24 févr. 2026, 20:00
LE COLISÉE CARCASSONNE
À propos de l'événement
HORAIRES
5 séances avec des horaires pouvant varier de quelques minutes :
Les horaires précis sont déterminés chaque semaine par le Colisée.
Ven 13/02 : 18h25 - Dim 15/02 : 18h10 - Lun 16/02 : 13h30
Jeu 19/02 : 15h40 - Mar 24/02 : 20h20 échanges après la séance en présence des ADC.
SYNOPSIS
Chuang doit passer l’année de ses dix ans à la campagne, en famille mais sans ses parents, partis en ville chercher du travail. Le cycle des saisons, des mariages et des funérailles, le poids des traditions et l’attrait du progrès, rien n’échappe à l’enfant, notamment les silences de sa tante, une jeune femme qui aspire à une vie plus libre.
SECRETS DE TOURNAGE
Présenté en première mondiale lors de l’édition 2025 de la Berlinale, Le Temps des moissons a également été sélectionné dans de nombreux autres festivals comme celui de Rio de Janeiro, Sao Paulo ou encore le LEFFEST (Lisboa Film Festival).
Il s’agit du deuxième long-métrage réalisé par Huo Meng après Guo Zhao Guan (2018) dont la sortie s’était essentiellement limitée à la Chine et à quelques festivals internationaux. Le Temps des moissons est donc le premier film de Huo Meng à sortir en France.
Le film permet à Huo Meng de diriger de nouveau Zhong Wan (qui interprète le rôle de Oncle Tuanjie). Le comédien avait déjà joué sous sa direction dans Guo Zhao Guan (2018).
CRITIQUES
Télérama :
Un petit garçon nous parle : Chuang, bientôt 10 ans, vit depuis sa naissance chez sa grand-mère et une palanquée d’oncles et de tantes à la campagne. Ses parents travaillent à la ville, ils ne font le long trajet qu’une ou deux fois par an pour le visiter le temps d’une journée et lui répéter qu’il devrait cesser de faire pipi au lit… En ce début d’été 1991, le gamin, à qui rien n’échappe, insiste pour participer à une drôle d’excursion : aller chercher avec les autres les « restes » d’un grand-oncle au bord d’un lac, afin qu’on puisse enterrer ce dernier au village, aux côtés de sa femme, qui vient de mourir…
Pour évoquer cette chronique chinoise d’une grande densité humaine et politique, il faut, d’emblée, parler de mise en scène. Le premier plan, déjà, impressionne par sa singulière beauté : alors qu’on entend des hommes de la famille parler du passé, on ne voit que le petit Chuang endormi sur un cercueil dans un coucher de soleil digne de William Turner. Le bavardage continue — il est question de la guerre contre le Japon, des bienfaits du Parti —, pendant que les mains des hommes déterrent les ossements. Puis un plan large suit le petit cortège autour du cercueil gravissant une colline, où le blé et les herbes hautes dansent dans le vent… Retour au village, où travaillent, s’agitent, se croisent une vingtaine de personnages, devant quelques maisons, dans une sublime lumière mordorée, pendant que, par des haut-parleurs, une voix officielle annonce une visite obligatoire du planning familial le lendemain. Ce qui, pour une femme chinoise, à l’époque de la politique de l’enfant unique, signifie angoisse et tentative de dissimulation d’une deuxième grossesse…
Primé à Berlin, censuré par Pékin. Ce n’est là qu’un des sujets du film, où Huo Meng embrasse le collectif et l’intime, les mariages et les funérailles, le poids des traditions, la fin du collectivisme, la modernisation forcée qui sépare les familles et remet en question les systèmes ruraux ancestraux. Tout cela pourrait paraître lourdement documentaire, mais la grâce élégiaque de la réalisation, la texture picturale des images et le maelström de personnages (et d’actrices et acteurs formidablement dirigé·es) contribuent à un pur objet de cinéma. Lequel nous offre, de plus, des figures féminines magnifiques : la jeune tante du petit Chuang, si aimante mais en quête têtue de liberté, et la grand-mère, qui roule ses clopes et dirige son monde à la baguette.
À peine cette impressionnante fresque rurale avait-elle remporté l’Ours d’argent de la meilleure mise en scène au Festival de Berlin, en début d’année, que la censure tombait. Les autorités chinoises, y voyant un dénigrement des réformes, ont interdit sa sortie en Chine et fait pression pour freiner ses ventes à l’étranger. Trop tard : un distributeur français avait déjà, le premier, acquis les droits du film. Le public français a vraiment de la chance de pouvoir plonger dans ce Temps des moissons, rare à plus d’un titre.
Le Monde :
La fin d’un monde. Le cinéaste Huo Meng ressuscite avec Le Temps des moissons, Ours d’argent de la meilleure réalisation au dernier Festival de Berlin, ses souvenirs d’enfance dans la Chine rurale du début des années 1990. Juste avant que la modernisation des moyens de production, la montée de l’exploitation du pétrole et un exode grandissant − autant de phénomènes déjà en germe dans le film − ne transforment profondément les campagnes. Le monde sur le point de disparaître que saisit Huo Meng s’ancre dans une longue histoire d’existences marquées par le collectivisme. Et dans un rapport intime à la terre, qui fait subsister ceux qui la cultivent et recueille les corps de ceux qui ne sont plus.
Plusieurs morts scandent le film qui donne à voir entre le printemps et l’hiver 1991 la vie d’une famille où s’entremêlent quatre générations autour de Chuang (Shang Wang). Le jeune garçon a été laissé chez sa grand-mère par ses parents partis travailler à l’usine et qui ne repassent qu’occasionnellement au village. Le Temps des moissons fait exister une constellation de personnages dont les rapports sont empreints de tendresse au cœur d’un quotidien âpre. Outre le travail dans les champs, Huo Meng s’attarde sur les rituels très codifiés qui rythment ces existences : naissance, mariage, enterrements.
Le film ne tombe jamais dans la simple nostalgie de temps plus simples. Si le réalisateur met en avant l’unité familiale comme socle des solidarités qui font tenir la société, il n’est jamais dupe des violences à l’œuvre. Eminemment politique, Le Temps des moissons enregistre ainsi tout un régime d’écrasement et d’humiliation des plus faibles.
Une attention à la lumière :
Il y a le cousin de Chuang qui se fait prendre à partie publiquement par son professeur pour avoir amené du blé germé ou Jihua (Zhou Haotian), simple d’esprit, qui suscite incompréhension et rejet de la part des autres villageois voyant d’abord en lui une nuisance. Huo Meng accorde une attention particulière au sort des femmes, sujettes à un contrôle accru, de leur corps mais aussi de leur vie sociale. Xiuying (Chuwen Zhang) est ainsi poussée à se marier contre son gré à un homme riche du coin. « Seule la patience a raison des difficultés », insiste un des personnages de cette chronique paysanne tout sauf figée qui se positionne du côté de ceux qui endurent. Quelque chose résiste avec le passage du temps. La mise en scène accompagne le mouvement de l’histoire d’une caméra fluide, de travellings en panoramiques, donnant un beau dynamisme à l’ensemble. Huo Meng est attentif à la lumière, ce dès la première séquence du film placée sous un ciel couchant, ainsi qu’aux paysages dont on suit les changements au fil des saisons. Il cadre beaucoup en plan large, faisant de ses personnages, groupés, les éléments d’un environnement plus grand. Dans un geste de cinéma peu à peu gagné par une forme de mélancolie, Le Temps des moissons réunit le souvenir des morts et la terre qu’ils ont foulée, elle, bien vivante.
Nouvel Obs :
Récompensée par l’ours d’argent de la meilleure réalisation à Berlin (ce qui a provoqué les foudres du gouvernement chinois qui en bloque à ce jour l’exploitation), cette fresque rurale retrace le quotidien des paysans au début des années 1990. En s’appuyant sur l’éveil à la conscience d’un enfant de 10 ans, resté seul à la campagne depuis que ses parents sont partis en ville pour trouver du travail, le réalisateur joue la carte de l’immersion sensorielle et politique au sein d’une région délaissée que le système économique étrangle. Cette chronique amère remarquablement mise en scène montre, derrière sa douceur solaire, les ravages d’un pouvoir aux abois.
Liberation :
En décrochant l’ours d’argent lors du dernier festival de Berlin, prix remis au cinéaste chinois Huo Meng par le président du jury Todd Haynes, le film s’est retrouvé surexposé et s’est immédiatement pris une volée de bois vert, à la fois sur le réseau chinois Weibo et dans divers organes de presse. Qualifié de fresque inutilement passéiste, incapable de montrer ce que l’agriculture du pays a de moderne et de performant, le Temps des moissons nous immerge dans un village de la province du Henan, longtemps grenier à blé de la Chine, au début des années 90. Depuis, le film reste inédit en Chine et son auteur n’aurait plus le droit de s’exprimer. En 2022, lui aussi présenté à Berlin, le retour des hirondelles de Li Ruijun, mettant en scène l’extrême pauvreté rurale dans la province du Gansu, a connu une exploitation dans les salles chinoises avant d’être subitement retiré de l’affiche puis de disparaître encore une fois après une diffusion sur les plateformes, le réalisateur ayant subi des pressions pour se tenir à carreau. Les méandres de la censure étant ce qu’elles sont, les films se tournent, trouvent des accès à l’international via les grands festivals puis deviennent des objets problématiques dès lors qu’ils séduisent largement.
Il faut dire que le Temps des moissons, que l’on pourrait prendre pour une splendide plongée contemplative dans une paysannerie peu mécanisée et vivant au rythme des saisons, est tout sauf un film innocent. A la manière d’un Thomas Hardy contemporain et en puisant de toute évidence dans ses souvenirs personnels, il dépeint une société dure qui subit plus qu’elle ne choisit son destin, l’adversité propre à l’agriculture croisant les injonctions autoritaires d’un pouvoir qui avance ses pions à coups de réformes. Le personnage principal est Chuang, garçon d’une dizaine d’années, dont on comprend qu’il est le troisième rejeton d’un couple parti travailler à Shenzen avec leurs deux premiers enfants. Avec la politique de régulation des naissances, Chuang est de trop.
Des chaleurs estivales aux plaines enneigées :
Bon élève, gamin sensible, c’est à travers lui que Huo Meng déroule sa chronique de ce qu’il tient pour une période de transition déterminante où d’ancestrales façons de faire, déjà remaniées par la collectivisation communiste, rentrent dans une nouvelle ère avec les réformes impulsées par Deng Xiaoping qui réattribue aux familles des terres à cultiver librement, de même qu’elles récupéraient la possibilité de vendre les récoltes non plus coopératives d’état mais à des prestataires privés. La dimension communautaire laisse place à une exploitation marchande et les retards de mécanisation vont devoir être rapidement rattrapés. Dans le film, on voit les paysans, aidés de leurs enfants, tailler les blés à la serpe au mois de juin, et plus tard, le battage s’effectue à l’aide d’un bœuf.
Huo Meng a tourné pendant un an pour pouvoir montrer le spectacle de la nature sous différentes lumières, des chaleurs estivales aux plaines enneigées. La petite agglomération de fermes que l’on voit à l’écran n’existe pas vraiment (au générique de fin, pas moins de six villages sont cités) mais le cinéaste à Berlin racontait qu’aujourd’hui, même à la campagne, ce type d’habitat sur un étage avec les cours en terre battue n’existe plus que sous la forme de curiosités touristiques. Le film s’ouvre sur l’enterrement de la grand-mère maternelle de Chuang, occasion pour lui de retrouver ses parents pour quelques jours. Le gamin est proche de sa tante Xiuying, jeune fille encore célibataire mais que ses parents cherchent à caser dans un mariage arrangé. Elle finit par se sacrifier en acceptant d’épouser un cadre du parti, ce qui donne lieu à une terrible séquence de noces où la mariée est portée en triomphe dans le village voisin, houspillée par les camarades du mari sur fond d’explosion de pétards, entrée dans la vie conjugale dans un climat de jubilation collective atroce. La caméra se détourne du visage défait de Xiuying pour retrouver celui médusé et en larmes de Chuang, qui finit par vomir.
Une poignée de sans-grades :
C’est une des très nombreuses séquences complètement secouantes du Temps des moissons qui montrent à quel point ce n’est pas la nostalgie pour un âge d’or traditionnel de la vie campagnarde qui agace les autorités chinoises mais bien la dureté du récit trempé d’expériences personnelles et d’analyses quasi anthropologiques. Ainsi faut-il tendre l’oreille et ne pas rater le court moment où un des personnages dit qu’il va falloir accepter de vendre son sang pour compenser les mauvaises récoltes, allusion au scandale des contaminations au VIH qui pullulèrent dans la province du Henan dans les années 90 et dont les victimes furent précisément les paysans les plus déshérités. On voit aussi débarquer des équipes avec explosifs qui subitement font sauter les terres agricoles pour de potentiels gisements de pétroles.
Sans ses parents et Xiuyin mariée, Chuang cherche un refuge affectif auprès de Madame Li Wang, l’arrière-grand-mère de 90 ans et plus dont l’existence ne figure sur aucun registre et qui lui raconte n’avoir jamais dépassé la zone du lac bordant le village. «Je n’ai rien vu» dit-elle en tirant lentement sur sa cigarette. «Restituer, par-delà le mur du temps […] le sens de leur vie à ceux dont la vie s’est comme déroulée à leur insu, en tant qu’ils ne se la représentaient pas pour ce qu’elle était, quelle qu’elle fût», disait dans un entretien l’écrivain Pierre Bergounioux, autre artiste ayant décrit selon le double registre du sensible et de l’analytique les mutations ressenties par un Corrézien né dans les années 50. Appliquer les lois du grand style et les splendeurs d’une photographie élégiaque aux quotidiens prosaïques d’une poignée de sans-grades courbés aux champs ou pataugeant dans la boue : c’est tout le sens d’un film hanté aussi bien par l’histoire récente d’un pays puissamment administré que par la litanie des biographies oubliées. Li Ruijun, le réalisateur du Retour des hirondelles, n’a plus rien tourné depuis. Souhaitons que le même sort ne fracasse pas en plein décollage la carrière de Huo Meng, tombant seul dans l’oubli d’avoir précisément voulu lutter contre l’effacement de la mémoire collective.
Bande annonce : https://www.youtube.com/watch?v=2tyWSIt9SI8
